A Sidi Bouzid, malgré la révolution du jasmin, "on meurt de pauvreté"

SIDI BOUZID (Tunisie) (AFP) - Le président honni Ben Ali a fui la Tunisie, mais la colère à l'origine de la "révolution du jasmin" brûle toujours dans les coeurs des habitants de Sidi Bouzid, ville marquée par la pauvreté où le soulèvement populaire a débuté il y a plus d'un mois.

Manifestation à Sidi Bouzid, le 20 janvier 2011 en Tunisie (© - Fred Dufour)
"Le régime nous a tout pris et laissé dans la misère. Nous n'avons pas le droit de vivre comme tout le monde", accuse Yusfi, 42 ans, maçon, défilant dans Sidi Bouzid, au milieu de plusieurs centaines de personnes.

"Nous voulons l'égalité", scande un manifestant, tandis qu'un passant, portant la tenue traditionnelle, confie: "Nous mourons de pauvreté ici".

Sidi Bouzid, petite ville rocailleuse au milieu d'une région d'oliviers et d'amandiers, dans le centre de la Tunisie, est un des principaux foyers du soulèvement qui a emporté le régime de Zine El Abidine Ben Ali. Après 23 ans de pouvoir, le président a fui le 14 janvier en Arabie saoudite, lors de la première révolution populaire du monde arabe.

C'est là que le 17 décembre un jeune vendeur de fruits, Mohammed Bouazizi, s'est immolé par le feu après une énième humiliation policière, marquant le déclenchement de la "révolution du jasmin".

"On en a assez. On n'est pas des terroristes, mais des pacifistes, qui demandons seulement l'égalité. On va continuer la révolution", promet Mohammed Dali, 58 ans, travailleur saisonnier, alors que des dizaines de soldats patrouillent le secteur à bord de véhicules blindés.

"Nous sommes tous prêts à nous sacrifier et devenir des martyrs", proclame une banderole, tandis qu'une autre dit "Non au terrorisme d'Etat, Oui à la libération des prisonniers politiques".

"RCD dégage", scandent les manifestants, en référence au Rassemblement constitutionnel démocratique, l'ancien parti au pouvoir, dont sont issus les ministres qui occupent, provoquant la colère de la rue tunisienne, les postes clés du gouvernement de transition formé lundi.

Mais au-delà des mots d'ordre politique, dans cette ville misérable de plusieurs dizaines de milliers d'habitants, ce sont bien les questions sociales et économiques qui préoccupent les esprits.

"La plupart des gens ici sont au chômage", témoigne Zyad Al Gharbi, 27 ans, qui se souvient avec émotion de son "ami" Mohammed Bouazizi.

"La police nous rackette pour nous laisser vendre nos produits. Pourquoi ? Pourquoi ne nous laisse-t-on pas tranquille pour gagner notre vie ?", interroge un jeune vendeur de fruits.

Pour lui comme pour ses nombreux collègues, il ne fait aucun doute que Mohammed Bouazizi a été victime d'un système de corruption généralisée.

"C'est une tragédie, il a été victime des puissants qui nous exploitent. Et c'est toujours les pauvres qui payent", regrette près de la mosquée un vendeur d'oranges ambulant.

Les autorités locales ont rebaptisé la place du 7 Novembre (date du coup d'Etat qui a porté en 1987 Ben Ali au pouvoir) place Mohammed Bouazizi, en l'honneur de qui un mémorial a été dressé, orné d'une immense photo du nouveau héros national.

Il sert de lieu de rassemblement quotidien pour tous les mécontents.

"Nous avons été détruits par la pauvreté. Ce dont ont besoin les jeunes ici, c'est d'abord de travail. Nous voulons la vraie démocratie, un pays qui soit européen, pas nord-africain", demande Abassi Toufik, 47 ans, devant des dizaines de jeunes portant blousons de cuir et casquettes.