Côte d'Ivoire: autour des Casques Bleus de Bouaké, des abus sexuels largement tolérés

BOUAKE (AFP) - L'affaire des Casques Bleus marocains n'a guère surpris à Bouaké (centre), où leurs relations sexuelles payées avec des Ivoiriennes désoeuvrées et parfois mineures, un double abus au regard des règles de l'Onu, sont attestées par d'innombrables témoignages.

Un soldat marocain de l'Onuci, le 16 avril 2007 à Tiebissou (© AFP/Archives - Kambou Sia)
Une mission d'enquêteurs marocains et de l'Onu est actuellement en Côte d'Ivoire pour confirmer les "nombreux" abus sexuels dont sont accusés par l'Onu une partie des 734 Casques Bleus marocains de Bouaké et ses environs.

Sur place, les multiples témoignages recueillis par l'AFP aux abords des camps marocains, confirmés par plusieurs responsables de l'Onu et d'ONG, montrent l'existence d'un large système de prostitution autour de ces soldats.

Tous décrivent un commerce organisé, parfois même encouragé par certaines familles désireuses d'échapper à la pauvreté, dans cette région tenue par la rébellion, privée de revenus et désertée par la justice.

"Les Casques Bleus ont de l'argent. Et les filles se donnent en échange de 500, 1.000 ou 2.000 F FCFA (0,76, 1,5 ou 3 euros), d'une ration militaire ou autre", explique Suzanne Zongo, présidente de l'ONG locale Femmes face au sida.

"Les Marocains nous donnent tout ce dont on a besoin", explique Prisca Akissi Konan, 24 ans, qui les "suit" ainsi depuis plusieurs années.

Selon les divers témoignages, nombre de Casques Bleus Marocains louaient ainsi pour 5.000 FCFA par mois (7,62 euros) des chambres dans les villages tout proches de leurs camps, où leurs maîtresses les attendaient nuit et jour.

D'autres faisaient venir les filles dans leurs camps.

Le "business" est organisé, avec la complicité de certains chefs de villages et rabatteurs locaux, et des filles "pistonnées" par les plus anciennes.

"Les filles qui fréquentaient un régiment étaient même parfois +transférées+ au régiment qui lui succédait", selon un cadre de l'Onu.

Le présence de mineures, mentionnée par le rapport interne de l'Onu, ne semble pas faire de doute, de nombreux témoignages citant des filles parfois âgées de 13 ou 14 ans, même si l'ampleur du phénomène reste à déterminer.

Certains témoignages, non confirmés, citent des cas d'enfants plus jeunes.

Aucun ne fait en revanche état de cas de viols ou violences.

Nombre d'observateurs soulignent que la prostitution n'est pas nouvelle à Bouaké, tout comme dans de nombreux quartiers d'Abidjan, dont Port-Bouët, où est stationné le camp français du 43ème Bima.

Mais les Marocains semblent se distinguer par le nombre d'enfants que leurs ébats auraient engendrés: au moins une douzaine, selon une source onusienne.

Or chaque Casque bleu retourne au pays après six mois de mission.

"Cela a commencé à poser des problèmes. Des familles qui auparavant poussaient leurs filles à fréquenter des Marocains se sont plaintes de se retrouver avec un enfant de plus à charge sans aucune aide", raconte Mme Zongo.

Alertée par une ONG locale, l'OIS, l'Onu a mené début juillet une première enquête qui "a révélé une exploitation sexuelle de grande ampleur, avec des preuves, des photos", selon un diplomate.

Et jugé certaines violations de son code de conduite, qui interdit toute relation sexuelle payée ou avec des mineurs, suffisamment "avérées" pour décider le 20 juillet de confiner le contingent marocain jusqu'à nouvel ordre.

Mais cette décision a semé la zizanie à Bouaké, où tous ceux qui faisaient commerce d'une manière ou d'une autre avec les Casques Bleus les défendent et crient au complot. Certaines filles accusent ainsi l'OIS de les avoir poussées à mentir sur leur âge et à se déclarer mineures pour accabler les Marocains.

Autant de choses que les enquêteurs s'attachent aujourd'hui à vérifier, dans un contexte d'embarras diplomatique entre Abidjan et Rabat, d'autant plus que le contingent marocain est considéré par de nombreux observateurs militaires comme le meilleur de l'Opération des Nations unies en Côte d'Ivoire.