A Tunis, le pain manque mais on savoure "la conquête de la liberté"

TUNIS (AFP) - Une soixantaine de personnes se pressent dimanche en vain devant la seule boulangerie ouverte du marché central de Tunis mais cela ne gâche pas la bonne humeur générale après la chute du président Ben Ali: "nos enfants vont vivre dans un pays libre", proclame une cliente.

Jeunes Tunisiens en quête de marchandises dans des margasins détruits le 15 janvier 2011 à Tunis (© - Fred Dufour)
Après plusieurs journées de manifestations et de violences qui ont vu la très grande majorité des commerces baisser rideau, les Tunisois se pressent autour des échoppes ouvertes dans le marché couvert, le plus important de la capitale, même si elles sont trois fois moins nombreuses qu'à l'habitude.

"Il y a un manque flagrant de nourriture. On n'a pas assez de pain, de farine, on risque une crise alimentaire si cela continue", explique Najla, qui remplit son panier de viande et de légumes, "au cas où", et préfère ne pas donner son nom complet, tant les vieilles habitudes sont dures à perdre: "On doit toujours rester prudent", assure-t-elle.

Quelques clients se sont plaints d'une soudaine montée des prix. Les autorités, elles, mettent en garde contre la tentation de faire des stocks.

"Les commerçants doivent rouvrir leurs boutiques, il n'y a aucune raison d'avoir peur. Mais il ne faut pas se ruer sur les produits pour constituer des réserves. Il n'y aura pas de problème d'approvisionnement si tout le monde collabore", a assuré un responsable du ministère du Commerce à la télévision publique.

Marchand de légumes, Ahmed a écouté cet appel et fait dimanche son retour derrière son échoppe. "Je ne suis pas venu travailler hier: j'ai monté la garde jour et nuit autour de ma maison", raconte-t-il, afin de décourager les pilleurs en qui beaucoup de personnes interrogées voient d'anciens membres des services de sécurité du régime Ben Ali, renversé après un mois d'une révolte populaire.

Dans le centre de Tunis où les grandes artères étaient quasi-désertes et des blindés de l'armée déployés aux endroits stratégiques, certains carrefours étaient surveillés à la fois par des militaires et des policiers, ces derniers parfois en civil, inspectant les coffres des rares voitures circulant, alors que des informations font état de pénurie d'essence.

Mais en banlieue, les habitants assurent devoir assumer eux-mêmes leur sécurité.

"On n'a pas peur: les hommes protègent nos quartiers des miliciens armés qui sont là pour terroriser. Nos jeunes forment des barrages aux intersections, ils ne les laissent pas passer, ils protègent les familles. Je me sens en sécurité", témoigne Mouna Ouerghi, 29 ans, professeur d'université.

"La situation s'améliore quand même depuis trois jours. Le premier jour, tout était fermé, il n'y avait rien. Aujourd'hui, beaucoup de boutiques sont ouvertes. On a confiance en notre peuple: les commerces vont ouvrir à nouveau, les écoles aussi. Nos enfants vont vivre dans un pays libre !", se réjouit-elle.

A quelques mètres de là, on reconnaît le sourire de l'ancien président Zine El Abidine Ben Ali, qui a fui vendredi son pays pour l'Arabie Saoudite après 23 ans de règne sans partage, sur une affiche lacérée et foulée aux pieds par des dizaines de personnes.

"Ben Ali, il faut maintenant le juger, lui, sa femme et leurs proches", s'exclame Mondher, fonctionnaire.

"On se sent libres maintenant, on est fiers de nous, on a conquis notre liberté. On veut maintenant la liberté de choisir nos dirigeants", souligne Meherzia Marzouki, infirmière.