A Tunis, des manifestants refusent de quitter la rue malgré le couvre-feu

TUNIS (AFP) - Situation surréaliste en plein centre de Tunis: une bonne trentaine de manifestants bravent le couvre-feu mercredi soir soir en dépit des injonctions de policiers et militaires affichant une retenue jamais vue.

Manifestation à Tunis contre le parti de Ben Ali, le 19 janvier 2011 (© - Fred Dufour)
Il est bien plus que 20H00, l'heure de l'entrée en vigueur du couvre-feu. La scène se passe avenue Habib Bourguiba, haut lieu des manifestations, avant et depuis la chute du régime autoritaire de l'ex-président Ben Ali, qui a fui vendredi en Arabie Saoudite.

Toute la journée, entre 500 et 2.000 manifestants selon les heures, se sont rassemblés pour exiger le départ du gouvernement de ministres de l'ancien régime qui font partie du gouvernement de transition.

Et toute la journée, la police a fait preuve d'une retenue exemplaire, contrairement à la veille où elle avait dispersé violemment une manifestation.

"On veut la dissolution pure et simple du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD - parti du président déchu Zine El Abidine Ben Ali)", proclame Megheni Seboui Wajdi, qui affirme appartenir au Courant réformiste radical, un groupe jusqu'ici inconnu.

"J'ai peur que la Révolution soit spoliée ou détournée par les partis en carton-pâte", affirme-t-il quand on lui demande pourquoi il brave le couvre-feu.

"Nous avons décidé de tenir ce sit-in pacifique toute la nuit s'il le faut afin d'alerter le monde sur les revendications du peuple", renchérit l'avocat Ayachi Hammami, qui apparaît comme le chef du groupe d'irréductibles.

"Il n'a pas eu son heure pendant la révolte et il veut apparaître comme un héros ce soir", peste un haut gradé de la police, responsable de la sécurité de district de Tunis qui comprend le centre-ville.

Cet officier de la police et un colonel d'armée ont passé des heures à parlementer avec la trentaine de personnes pour les convaincre d'évacuer les lieux. Un dialogue de sourds pendant lesquels les deux parties ne semblaient jamais s'entendre.

"Nous voulons un système parlementaire", proclame Maryan Meaalej, l'une des nombreuses femmes présentes alors que le colonel de l'armée et l'officier de police tentent de négocier une évacuation.

"Vous allez tirer sur nous?" demande un manifestant. "Non", répond exaspéré mais calme, le colonel de l'armée qui veut taire son nom.

"Non" répète le colonel, "vous êtes comme mes gosses et vous pouvez revenir manifester demain". Mais personne ne l'écoute.

"Je veux que vous partiez avec les honneurs", argumente l'officier.

"Il faut dissoudre le RCD et que le gouvernement parte", rétorque un manifestant.

"Mais je ne suis qu'un militaire et vous êtes en violation de la loi. Je comprends vos demandes mais on ne peut changer en une nuit une situation qui dure depuis 23 ans".

"Revenez demain s'il vous plaît", plaide encore l'officier de l'armée dans un français impeccable. Cette fois on lui répond par une ovation: "Vive l'armée nationale!". Un argument quelque peu désarmant qui le fait renoncer un moment à poursuivre le dialogue de sourds.

Lorsque la présence policière se fait un peu insistante, l'un des manifestants commence à crier: "la police politique de Ben Ali est de retour, le RCD est toujours au pouvoir!".

Finalement, les deux officiers des forces de l'ordre renoncent à discuter davantage préférant laisser le groupe dormir en pleine rue sous la surveillance de leurs hommes, incapables de les convaincre de renoncer à leur équipée nocturne dans le Tunis froid et sous couvre-feu.