Maroc: "dialogue" sur la presse organisé au parlement, après des mois de tension

RABAT (AFP) - Responsables politiques et professionnels ont, pour la première fois au Maroc, engagé un "dialogue" au parlement sur "les médias et les attentes du citoyen", une initiative qui fait suite à plusieurs mois de tension avec les autorités.

Etalage de journaux marocains le 5 août 2009 à Casablanca (© AFP - Abdelhak Senna)
Plusieurs journalistes ont été condamnés -en 2009 et encore récemment- à des peines de prison, et des journaux fermés à la suite de procès jugés "inéquitables" par des ONG.

Dernier exemple en date, le Journal hebdomadaire, l'un des organes les plus indépendants et respectés de la presse francophone, créé en 1997, a été contraint le 27 janvier par un tribunal de Casablanca de mettre la clef sous la porte pour "non paiement de dettes".

"Nous allons organiser des auditions publiques avec des journalistes, des hommes politiques et de simples citoyens pour collecter leurs impressions et l'image qu'ils ont des médias", a déclaré à l'AFP Jamal Eddine Naji, professeur à l'institut de journalisme de Rabat et coordonnateur de ces rencontres.

"Il faut réconcilier le citoyen et l'Etat avec les médias. Si rien n'est fait, il y aura toujours entre 80 et 90% d'abstention aux élections", a poursuivi M. Naji. "Ce processus de concertation nous permettra aussi de rédiger un Livre blanc qui sera, je l'espère, déterminant lors de la prochaine réforme du code de la presse".

Ce "dialogue" a été lancé le 28 janvier par le Parti authenticité et modernité (PAM, dont l'un des fondateurs est Fouad Ali El Himma, un proche du roi Mohammed VI), l'Union socialiste des forces populaires (USFP, coalition gouvernementale) et l'Istiqlal (parti du Premier ministre Abbas El Fassi).

Le parti islamiste Justice et développement (PJD, opposition) les a rejoints, ainsi que le syndicat national de la presse marocaine (SNPM).

Selon Younès Moujahid, secrétaire général du SNPM, "la réforme du code de la presse est un objectif fondamental. Il faut supprimer toutes les peines privatives de liberté pour les délits d'opinion".

"Nous voulons favoriser l'arbitrage pour éviter les recours systématiques à une justice qui n'a pas encore d'expérience en matière de presse. Pour cela, la mise en place d'une instance indépendante est une bonne option", a-t-il déclaré à l'AFP.

"Il ne faut pas oublier (...) le 'pôle public' (ndlr: les chaînes de télévision et les radios d'Etat, notamment), qui doit être réformé dans le sens d'une plus grande professionalisation", selon M. Moujahid.

Pour le ministre marocain de la Communication Khalid Naciri, "des malentendus ont dernièrement empoisonné les relations entre une partie de la presse et les pouvoirs publics (...) mais le gouvernement doit veiller au plein respect de la déontologie".

Ce dialogue doit "contribuer à lever les ambiguïtés pour parvenir un environnement de sérénité et de normalité", a-t-il confié à l'AFP.

Mais cette initiative s'inscrit dans un climat de tension et de suspicion entre une partie de la presse indépendante et les autorités, en raison du poids des "lignes rouges" que sont, selon les ONG, la "monarchie, la question du Sahara occidental et la religion islamique".

"La presse indépendante n'a pas de problème avec la société mais avec l'Etat, qui cherche à réguler de manière autoritaire ses rapports avec une partie de la presse écrite", a estimé Ali Anouzla, directeur d'Al Jarida Al Oula (indépendant).

Pour le politologue Mohammed Madani, "les autorités cherchent à réguler pacifiquement leurs rapports avec la presse indépendante, puisque l'affrontement s'est avéré trop coûteux en terme d'image". Et "pour les parlementaires, c'est l'occasion de jouer un rôle sur la scène politique et médiatique, scène où ils sont parfois absents. Sur le plan institutionnel, cela les valorise un peu plus".