L'armée tunisienne sort grandie de la crise politique

TUNIS (AFP) - Trois jours après la fuite de l'ancien président Zine El Abidine Ben Ali, l'armée tunisienne, qui na pas tiré sur le peuple en révolte, sort grandie de la crise dans un pays, qui, tout entier, lui rend hommage.

Un soldat tunisien en marge d'une manifestation à Tunis le 17 janvier 2011 (© - Martin Bureau)
"L'armée nationale n'a pas pas trahi le peuple et la nation", déclare le critique de théâtre, Ahmed El Hadek El Orf, qui dit avoir un certain moment renoncé à l'idée de voir le pays évoluer vers la démocratie.

"Et c'est pour la première fois que j'accole le mot +nationale+ à armée", tient-il à souligner

L'armée tunisienne, certes modeste avec à peine 35.000 hommes, a joué un rôle crucial pour écarter l'ancien chef de l'Etat, pourtant sorti de ses rangs, mais qui, depuis son arrivée au pouvoir, a favorisé le développement des forces de police, dont les effectifs sont d'environ 100.000 hommes, selon les chiffres les plus communément admis.

"Imaginez un scénario dans lequel l'armée aurait tiré sur les manifestants, cela aurait été un bain de sang", relève de son côté Chedli Belkhamsa, un artiste.

"Outre le fait que l'armée a été réticente à participer à la répression, elle a montré qu'elle ne voulait pas se mêler du jeu politique", a souligné Chedli Laajimi, cadre syndicaliste.

Dans la crise la plus aigüe jamais traversée par le pays "c'est l'armée qui a lâché" Ben Ali, a relevé dimanche l'ex-chef d'état-major français et ex-ambassadeur en Tunisie l'amiral Jacques Lanxade.

"C'est l'armée qui a lâché Ben Ali quand elle s'est refusée - à l'inverse de la police du régime - à faire tirer sur la foule" pendant les manifestations de la semaine passée, a-t-il affirmé au quotidien Le Parisien.

"Le chef d'état-major de l'armée de terre, le général Rachid Ammar a démissionné en refusant de faire tirer l'armée et c'est probablement lui qui a conseillé à Ben Ali de s'en aller en lui disant: +tu es fini+", a-t-il dit.

"L'armée qui a toujours été tenue à l'écart de la politique et n'était pas partie prenante dans la direction des affaires du pays, est une armée assez républicaine", a estimé le général Lanxade, y voyant "un élément stabilisateur et modérateur".

"Si l'armée n'avait pas été là, le pays aurait plongé dans le chaos", a estimé Salah Toumi, un militante indépendant de la gauche, alors que Mohammed Lakdhar Allala, membre de la direction du parti Ettajdid (ex-communiste) estime que "l'armée, en faisant pression sur Ben Ali a jouté un rôle positif".

"J'ai constaté une fraternisation entre le peuple et l'armée qui n'a pas tiré sur lui", souligne de son côté, Abdel Wahab Maalouch, député de l'Union démocratique unioniste (UDU), le seul parti de l'opposition de façade qui a pris ses distances pendant la crise du régime de Ben Ali.

Les témoignages abondent sur les scènes de fraternisation pendant les violences à Tunis attribuée à un noyau dur des services de sécurité fidèles à Ben Ali entre l'armée et la population.

"La femme a préparé un grand couscous pour les soldats venus dans notre quartier et des jeunes ont offert de la bière mais les soldats ont dit qu'ils n'étaient pas autorisés à boire en service", a indiqué un habitant du quartier de l'Ariana, dans le nord de Tunis.

"J'ai fait mon service obligatoire il y a trente et je n'ai pas aimé. J'ai mangé dans la gamelle des lentilles pourries mais si on me demande aujourd'hui d'y retourner, je n'hésiterai pas un seul instant", dit Moncef, barman parlant de derrière son comptoir dans l'un des bars de Tunis.

Dans la cohue, les clients opinent de la tête, indiquant qu'actuellement il y a une forte demande chez les jeunes de rejoindre les rangs de l'armée alors qu'il étaient réticents dans le passé à passer l'année de service obligatoire.

L'armée tunisienne, grande muette qui n'a pas l'habitude de communiquer avec la presse n'était pas joignable pour commenter ses opérations ou réagir à sa côte de popularité.