Une après-midi chez "Eloisa Cartonera" ou l'art comme antidote à la crise

BUENOS AIRES (AFP) - C'est un petit miracle en pleine crise : une coopérative argentine, "Eloisa Cartonera", réussit à éditer des livres avec les cartons ramassés dans la rue par les laissés pour compte de l'économie, un modèle adopté dans toute l'Amérique latine qui séduit désormais l'Europe.

L'équipe d'édition d'"Eloisa Cartonera", le 16 mars 2009 à Buenos Aires (© AFP - Daniel Garcia)
"Je passais tous les jours mais n'osais pas entrer, car mes cartons n'étaient pas suffisamment beaux", dit Miriam Merlo, 23 ans, ancienne "cartonera" appelée "l'Ourse" (la Osa) et son regard s'éclaire lorsqu'elle se souvient du jour qui a changé sa vie.

L'équipe d'Eloisa lui propose de peindre une couverture et, depuis, elle ne l'a plus quittée. "Avant, je ne lisais jamais. Maintenant j'ai mes livres favoris", souligne l'Ourse avec fierté, sans s'arrêter de peindre les couvertures qu'on lui apporte.

"Tu es l'Ourse la plus heureuse du monde !" lui lance, à l'autre bout de la salle, Washington Cucurto, 35 ans, l'un des fondateurs de cette coopérative née en 2003 après la crise argentine de 2001/2002.

Eloisa Cartonera publie des auteurs reconnus, comme César Aira, ou des plus jeunes comme Alejandro Lopez, prêts à céder leurs droits pour aider la communauté des "cartoneros", ces travailleurs informels qui recyclent une partie des déchets de Buenos Aires.

Grâce à ces donations, la coopérative peut éditer 5.000 livres par an et payer les cartoneros cinq fois plus que les centrales d'achat.

Cucurto est devenu un écrivain-culte, objet de conférences et de thèses de doctorat dans les universités américaines. L'université de Madison (Wisconsin), organise en octobre la première rencontre des maisons d'édition "cartoneras".

L'idée d'Eloisa a été reprise au Pérou par Sarita Cartonera, en Bolivie par Yerba Mala Cartonera, au Mexique par La Cartonera et Santa Muerte, au Paraguay par Felicita Cartonera et Yiyi Jambo, au Brésil par Dulcineia Cartonera...

Mais Cucurto garde la tête froide. Il surveille l'imprimante Multilith 1250 qui tourne à plein régime, dans un bruit saccadé.

Dehors, sur des tables posées à même le trottoir, Juan Guillermo Gomez, 34 ans, Colombien, et Alejandro Miranda, 30 ans, Chilien, collent les cahiers à l'intérieur des couvertures à l'aide de grands pinceaux.

Juan Guillermo et Alejandro sont aidés par deux volontaires, Veronica Conte, 32 ans, et Joana Bertholo, 25 ans, venues de Montijo, près de Lisbonne.

"La version on-line d'Eloisa Cartonera ne permet pas d'imaginer à quel point cette grande famille est précieuse", dit Joana.

Un peu plus loin, un couple de jeunes vient d'arriver et s'est mis à peindre. Daniel Pedache et Soledad Rithner, 32 ans, passent donner un coup de main.

Distributeur de petites maisons d'édition dans toute l'Italie avec son groupe, NDA, Roccaforte explique qu'il voudrait "faire un test dans une dizaine de libraires italiennes".

"Il ne s'agit pas seulement de vendreLe soir tombe et on entend maintenant parler italien. Massimo Roccaforte, 38 ans, très enthousiaste, demande qu'on lui montre ces livres devenus objets d'art.

un objet, mais de transmettre un message et d'aider un cartonero: la logique commerciale est en appui du projet culturel", dit-il.

Cucurto écoute, mais ne compte pas se montrer faible en affaires. "En Europe, tu peux les vendre 20 euros pièce !" s'exclame-t-il. "Jamais de la vie !", répond Massimo. L'affaire est vite conclue. Massimo achète 70 exemplaires à 3 euros, 20 des plus sophistiqués à 5 euros et compte commander par milliers si les Italiens se laissent séduire par Eloisa.

Il part avec une affichette que la Multilith 1250 vient de produire pour lui. On peut y lire : "Eloisa Cartonera, anche in Italia". Désormais aussi en Italie.