ayoub
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Localisation: La bas...
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| Posté le: 27 Mai 2005, 11:08 Sujet du message: A lire.... |
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Je délie ma ceinture. Je vais au cabinet de toilette. Je regarde Casablanca fuir et se rapetisser. A moi maintenant de jouir.
Pas un gramme de mon passé ne m'échappe, il défile, il est simple : j'ai joué, j'ai gagné.
Je m'étais révolté, pauvre, révolte de pauvre, et l'on ne se révolte pas, pauvre. Pauvre, mesquin, fétu qu'un taleb eût écrasé, face aux féodaux que la Résidence elle-même n'a pu ébranler - et face aux indifférents. Ou finir par rejoindre les Jules-César-fantoches-les-révolés-du-gosier-aux-lèvres, ça ne va pas plus loin; ou les vagabondants ? Ou encore faire tomber le rideau, une petite vie tranquille à l'étranger, l'indifférence à mon tour ? Je ne crois pas. Je suis Marocain et en quelque sorte le Maroc m'appartient.
Il faut savoir être patient, logique. Je me révolterai demain, voilà tout. Mon père ? Je lui ai donné le change, voilà tout. Je pouvais le tuer, je lui ai remis le Luger, il en a déduit autre chose qu'une monnaie de singe. Eh! oui, sacrifier ma reine, le faire échec et mat.
Il dit qu'il donne leur pain à mes frères, leur verse leur thé. Moi, j'ai obtenu, docile, repentant, qu'il m'envoie en France, d'abord, compte sur tes doigts. Ensuite il me fournit les subsides, me conduira à un diplôme, à une situation, je reviendrai, accepterai avec reconnaissance, tends la main, bien ouverte, la fortune qu'il me destine. Alors, mais seulement alors, je me révolterai. Proprement, à coup sûr.
Et colons, féodaux, petits Français qui chantaient à mon adresse sur l'air des lampions : l'Arabe, c'est une mouche; et les Roche qui prennent le Maroc pour une vaste Gomorrhe et les Kessel pour une terre de feu, il ne m'a pas saqué, le Seigneur lui a payé un couscous nature, précisément je me dirige vers Paris. Et bon Dieu là-bas il doit bien y avoir des individus à qui j'en dirai deux mots - ils m'écouteront.
Larguer les amarres, et pourquoi pas ? Virtuellement, Seigneur, marque un point. En France, tu as raison, je m'aguerrirai. Puiserai dans les stocks des idées de réformes sociales, des syndicats, d'allocations familiales, de grèves, de terrorisme, n'importe quoi que de digérer la bonne vieille résignation que l'on me sert à qui mieux mieux. Ma vie, je l'ai conduite en alchimiste. Me sont reservées, sans doute, quelques annés, vingt, soixante. Que je conduirai en chimiste.
Mais d'ores et déjà, à tout hasard, prends d'abord ça, un échantillon, voyez. Je pisse. Je pisse dans l'espoir que chaque goute de mon urine tombera sur la tête de ceux que je connais bien, qui me connaissent bien, et qui me dégoûtent.
Quant à toi, Seigneur, je ne dis pas : adieu. Je dis. à bientôt.
Driss Chraïbi
Le Passé Simple |
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