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Six centième anniversaire de la mort du grand penseur Ibn Khaldoun !

 
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djatomix


Bavard(e) Chronique
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MessagePosté le: 12 Jan 2007, 20:34    Sujet du message: Six centième anniversaire de la mort du grand penseur Ibn Khaldoun ! Répondre en citant

IBN KHALDOUN : LE PLUS ILLUSTRE DES PENSEURS MAGHRÉBINS


Un long fleuve impétueux
TUNISIE - 7 janvier 2007 - par RIDHA KÉFI



Haut fonctionnaire, magistrat, homme de cour, chercheur, enseignant, Ibn Khaldoun, dont on vient de fêter le six centième anniversaire de la mort, fut tout cela à la fois. Nourrie pour une bonne part de son existence mouvementée, l’œuvre de ce précurseur des sciences humaines actuelles conserve une étonnante actualité.

Considéré comme le fondateur de la sociologie et de l’histoire modernes et le précurseur de la plupart des sciences humaines, Abdel-Rahman Ibn Khaldoun (né à Tunis le 27 mai 1332 et mort au Caire le 17 mars 1406) a laissé deux ouvrages essentiels : Kitab al-Ibar (« Histoire universelle ») et la Muqaddima (« Introduction »), dont on n’a pas fini de redécouvrir la dimension visionnaire. L’œuvre de ce génie solitaire, qui ne se rattache à aucun courant particulier de la pensée arabo-musulmane classique, est l’aboutissement d’une multitude d’angoissantes interrogations sur le courant de l’Histoire, sur les lois qui déterminent le sens de ce courant, sur les symptômes et la nature des maux dont meurent les civilisations. Elle garde, six siècles après, une étonnante actualité.
En dénonçant les excès, les abus et les déviations observés chez les princes qu’il a côtoyés, Ibn Khaldoun a voulu susciter l’inquiétude de ses contemporains sur la perte de sens des vraies valeurs humaines qui menaçait de destruction les États et les civilisations. Mais « son message tomba dans l’indifférence générale. L’historien ne fut pas plus heureux que l’homme politique. La civilisation musulmane était bel et bien condamnée. Il fallait peut-être qu’il en fût ainsi pour qu’Ibn Khaldoun existât et dressât son bilan », a écrit Mohamed Talbi dans son ouvrage Ibn Khaldoun et l’Histoire, publié en 1973, et réédité en mars dernier, à l’occasion de la célébration du six centième anniversaire de la mort du penseur maghrébin (voir bibliographie).

L’homme, le savant et l’acteur politique, qui vécut au milieu d’un monde musulman livré à l’anarchie et à la décadence, apparaît dans son autobiographie, Taarîf (« Le Voyage d’Occident et d’Orient »), tour à tour, comme un brillant homme de lettres, un grand cadi, un haut fonctionnaire, un homme d’État, mais aussi comme un seigneur, un courtisan et un conspirateur. Cet « Andalou », très fier de son origine yéménite, et qui ne se sentait chez lui en aucun lieu du Maghreb et du Machrek, laisse transparaître, à travers le récit ordonné de ses tribulations dans le sillage des rois et des princes, certains défauts majeurs qui ont d’ailleurs failli causer sa perte en plusieurs occasions : égoïsme, vanité, opportunisme, aventurisme, goût du pouvoir, versatilité, absence de moralité en politique...

À travers le récit de sa vie mouvementée, ponctuée d’incidents, d’échecs, de déceptions et d’erreurs politiques, Ibn Khaldoun nous éclaire autant sur son personnage d’intellectuel décadent et sur les raisons de ses fréquentes volte-face que sur l’histoire de son époque, qui a marqué le début de la décadence du monde arabo-musulman sous les assauts des hordes mongoles venues des steppes d’Asie centrale.


« On eût dit un tapis que la mort roulait sur toute chose »

L’ancêtre d’Ibn Khaldoun, Khaled Ibn Othman, est originaire de l’Hadramaout, à l’est du Yémen. Il est arrivé dans la péninsule ibérique au début du VIIIe siècle au sein des troupes musulmanes qui ont conquis l’Espagne. Ses aïeuls se sont installés d’abord à Carmona, puis à Séville, en Andalousie, où ils ont joué un important rôle politique, jusqu’à la deuxième moitié du XIIIe siècle, quand, redoutant une victoire des chrétiens, ils abandonnèrent Séville. Ils s’établirent d’abord à Ceuta, avant la Reconquista, puis, fuyant celle-ci, « lors de l’exode consécutif à la victoire du fils d’Alphonse, roi de Galice » [il s’agit de Ferdinand III, roi de Castille], rejoignirent l’Ifriqiya [territoire correspondant à la Tunisie actuelle] et s’établirent à Annaba, Béjaïa, puis à Tunis sous le règne du sultan hafside Abou Zakariya. Les Banou Khaldoun de Séville ont compté parmi eux autant de thuwwâr (« rebelles ») que de chefs politiques, d’écrivains et de hakîm (« médecins »).

Né à Tunis « tout au début du mois de ramadan de l’an 732 » [de l’Hégire, le 27 mai 1332], d’un père faqih (« jurisconsulte ») et fin lettré, Ibn Khaldoun nous dit quelques mots de son père : « Muhammad Abou Bakr délaissa la carrière des armes et le service des princes et se consacra à la science et à une vie recluse. Il me souvient encore des gens de lettres qui venaient rechercher son arbitrage et lui soumettre leurs écrits. »

Ibn Khaldoun reçoit une formation traditionnelle, basée essentiellement sur l’apprentissage du Coran, des hadiths (« dits du Prophète »), de la langue et de la littérature arabes et du fiqh (« droit islamique »). Il vante la qualité de l’enseignement de ses maîtres, avant d’ajouter : « Tous furent emportés par la grande peste. » Il s’agit de la terrible peste noire mondiale de 1349 qui causa la mort de son père, de sa mère et de la plupart de ses professeurs. « On eût dit un tapis que la mort roulait sur toute chose », écrit-il.

« Ibn Khaldoun a 17 ans ; toute sa vie, il en conservera un souvenir cruel qui se reflète dans maints passages de son Taarîf et de sa Muqaddima », note Mohamed Talbi, qui ajoute : « Ce premier traumatisme de sa vie aura une influence indéniable sur la coloration et l’orientation que prendra plus tard sa pensée. »

Le jeune homme poursuit néanmoins ses études, mais, en 1350, à l’âge de 18 ans, il sent la nécessité de trouver un emploi. La réputation dont jouissait sa famille à Tunis et les relations qu’y avait son père lui facilitent les choses. Ainsi, vers la fin de l’année, le puissant chambellan Ibn Tafragin lui confie la charge de la ‘alama (« secrétaire du paraphe ») du jeune sultan Abou Ishaq. « Mon office consistait à écrire en gros caractères la formule : ‘‘Louange et grâce à Dieu’’, sur les messages et ordonnances du sultan, entre la basmala [premier verset du Coran] et le corps du texte. » Bref, rien de vraiment gratifiant pour un jeune homme à la tête bien faite. Aussi, à peine est-il introduit dans la cour tunisoise qu’il éprouve déjà le besoin de la quitter. Et pour cause : le départ des savants venus à Tunis durant l’invasion mérinide (1347-1349), a laissé un grand vide intellectuel dans cette ville. Fortement attiré par le renom de la cour mérinide de Fès, alors capitale de l’Occident musulman, Ibn Khaldoun accepte ses nouvelles fonctions sur le conseil de son frère Mohamed, mais sans cesser de penser à son projet d’évasion. L’invasion de l’Ifriqiya par l’émir de Constantine Abou Yazid lui en fournit finalement l’occasion.

À la faveur de la défaite de son maître, le jeune homme lui fausse donc compagnie, se réfugie à ‘Ubba, où il réside quelque temps chez un éminent marabout, gagne ensuite Tébessa, où il passe plusieurs jours chez le gouverneur Ibn Abdoun, puis Gafsa, avant d’atteindre Biskra.

À Fès, le sultan Abou Inân, qui a succédé à son père en 1351, ne tarde pas à s’emparer de Tlemcen et à ramener Béjaïa sous ses ordres. De Biskra, où il passe l’hiver chez l’un des frères Banou Muzni, ami de sa famille, Ibn Khaldoun lui propose ses services. En attendant de rejoindre la cour de Fès, il s’installe jusqu’à la fin de l’hiver 1353 dans la résidence du gouverneur de Béjaïa nouvellement nommé.

Arrivé à Fès en 1354, Ibn Khaldoun y retrouve quelques-uns de ses anciens maîtres de Tunis. Le sultan l’intègre officiellement à son conseil scientifique et lui fait l’obligation d’assister avec lui aux prières. Deux ans plus tard, il l’emploie à son secrétariat et le charge du tawqi‘. Sa fonction consiste à recueillir les sentences du sultan sur les affaires qui lui sont présentées en audience et à leur donner une formulation concise.

Ne pouvant, cependant, rester longtemps à l’écart des affaires de l’État, ni des intrigues de cour, Ibn Khaldoun ne tarde pas à profiter de la maladie de son protecteur pour tremper dans une conjuration avec l’ex-émir de Béjaïa, Abou Abdallah Mohamed. Ce dernier, qui était en résidence forcée à Fès, voulait s’échapper et reprendre son ancien royaume. Mais son projet est rapidement découvert. Jeté en prison, Ibn Khaldoun y reste pendant deux ans et ne sera libéré qu’après la mort d’Abou Inân en 1358. Rétabli dans sa situation antérieure, il succombe à ses vieux démons et prend part à de nouvelles luttes armées entre les prétendants au trône. De ses manœuvres, il ne retire cependant qu’une maigre récompense. Nommé, en 1359, secrétaire de la chancellerie du nouveau sultan Abou Sâlim, il se met à la poésie, un genre qui ne lui réussit pas beaucoup.

En 1361, Ibn Khaldoun obtient la charge de la magistrature (les Mazâlim). Le poste, pourtant prestigieux, n’assouvit pas son ambition, si bien qu’il trempe dans de nouveaux troubles qui amènent un nouveau sultan. Mais il s’estime, une nouvelle fois, mal récompensé. Il demande alors à revenir dans sa ville natale. Mais le sultan s’oppose à son départ. Après maintes difficultés, il obtient l’autorisation de se retirer à Grenade. Avant de partir pour l’Andalousie, il prend le soin de placer en sûreté ses enfants « avec leur mère à Constantine chez leurs oncles ». Sa femme, dont il parle peu dans son autobiographie, pourrait donc être originaire de cette ville.


« Je débarquai à Gibraltar, alors sous l’autorité du sultan du Maghrib »

À la suite de ses échecs au Maroc, Ibn Khaldoun veut tenter sa chance en Andalousie, auprès du sultan de Grenade, le nasride Mohamed Ibn al-Ahmar. L’amitié le liant à l’illustre homme de lettres et vizir de ce dernier, Ibn al-Khatîb, va l’aider à réaliser son dessein.

Cette amitié s’était nouée à la cour marocaine, où le roi et son vizir, chassés de Grenade à la suite d’un coup d’État, étaient venus demander l’hospitalité, entre août 1359 et décembre 1361, en attendant l’occasion de restaurer leur ancien pouvoir.

Arrivé à Grenade en avril 1362, Ibn Khaldoun a droit à un accueil royal. Le sultan lui réserve « un de ses palais, meublé et équipé » et lui envoie « ses plus proches serviteurs ». Sa forte personnalité lui vaut bientôt le privilège d’être « le confident de ses retraites, le compagnon de ses sorties, de partager sa table, ses moments de détente, ses jeux d’esprit ».

L’année suivante, le souverain charge son hôte d’une mission de paix à Séville auprès de Pierre le Cruel. Le roi chrétien lui demande de demeurer auprès de lui, lui offrant de le rétablir dans les biens de ses ancêtres détenus par de hauts dignitaires de son royaume, mais le savant repousse la proposition « en termes adéquats ».

Le succès de la mission vaut à Ibn Khaldoun la reconnaissance d’Ibn al-Ahmar, qui lui concède « le village d’Elvira en terre irriguée dans la plaine de Grenade ». Mieux, il fait venir sa femme et ses enfants de Constantine. La fortune grandissante d’Ibn Khaldoun à la cour de Grenade commence à alarmer le grand vizir Ibn al-Khatîb. Pour ne pas porter ombrage à son ami, le jeune savant demande au souverain nasride la permission de quitter sa cour.


« Je me trouvais à la casbah, dans le palais du sultan, au moment où me parvinrent les nouvelles »

Lorsqu’il abandonne l’Espagne, en 1365, Ibn Khaldoun a 33 ans. Il est en pleine force de l’âge. L’histoire du Maghreb va lui donner l’occasion de satisfaire ses ambitions débordantes.

Son vieil ami Abou Abdallah, qui avait retrouvé entre-temps le royaume de Béjaïa, lui propose la charge de hâjib (« chambellan »), qui était alors la plus importante de l’État, et confie le vizirat à son frère cadet Yahya. Il le charge aussi de l’enseignement du fiqh et de la prédication.

En 1366, l’émir de Constantine Abou al-Abbas inflige une écrasante défaite à son cousin Abou Abdallah, qui, lâché par les habitants de Béjaïa, « terrifiés par le caractère trop autoritaire et tyrannique de leur maître », se retranche dans les montagnes de Lizu, avant d’y être pourchassé et tué. Après avoir servi avec zèle un insupportable despote, Ibn Khaldoun passe sans état d’âme au service du tombeur de celui-ci, qui s’empresse, à son tour, de le rétablir dans ses fonctions antérieures. Mais pas pour longtemps... Sentant le vent tourner, Ibn Khaldoun prend congé à temps et se réfugie chez les Dawawida, « Arabes des tribus riyah qui résidaient dans leurs contrées et qui ne cherchaient qu’à faire valoir leurs services et augmenter leurs profits », puis auprès de ses amis les Banou Muzni à Biskra.

Établi dans cette ville avec toute sa famille, Ibn Khaldoun essaye de mener une vie d’homme de lettres, en échangeant notamment une correspondance littéraire avec son ami Ibn al-Khatîb. Mais le démon de la politique le gagne de nouveau. Il se donne d’abord pour mission de favoriser l’alliance entre le sultan hafside de Tunis Abou Ishaq et Abou Hammou de Tlemcen, contre Abou al-Abbas. Puis il se fait le sergent recruteur du mérinide Abou Faris, essayant de constituer, en regroupant des tribus dispersées, une force susceptible de soutenir un pouvoir fort. Mais les choses évoluent dans un sens contraire à ses calculs. Arrêté au port de Hunayn, non loin de Tlemcen, alors qu’il s’apprêtait à fuir en Andalousie, Ibn Khaldoun est traduit devant le sultan Abdel-Aziz, alors « maître du Maghreb extrême », auquel il indique, sous la menace, un moyen facile pour s’emparer de Béjaïa. « Je passai cette nuit-là en prison, mais libéré dès le lendemain, je me dirigeai vers le monastère du cheikh et saint Abou Madyan où je m’établis, décidé à renoncer au monde et à consacrer ma vie à la science, avec l’espoir qu’on m’en laissât le loisir. »

Mais n’étant pas homme à se tenir tranquille, le savant se retrouve, après une série d’aventures, à Fès. Nous sommes en 1372... Dans la ville marocaine, Ibn Khaldoun est d’abord bien accueilli (gratifié de « terres », iqtâ‘, et de « pension », jirâya). Il est ensuite arrêté, relâché, autorisé à se retirer en Espagne musulmane, en 1375. « Je m’y rendis avec l’intention de m’y établir et d’y jouir de la tranquillité », dira-t-il, comme pour se convaincre lui-même enfin de la nécessité de mettre une sourdine à ses ambitions politiques.

Rattrapé par son passé politique, Ibn Khaldoun est de nouveau l’objet de méfiances et de suspicions. Devenu persona non grata, il est pratiquement mis en demeure de quitter le royaume de Grenade et de retourner au Maghreb, où, après quelques difficultés, il s’établit une nouvelle fois à Tlemcen. Le sultan Abou Hammou, qui a accepté d’oublier le passé - le savant ayant été tour à tour pour et contre lui -, le charge d’une mission auprès des Dawawida. Ibn Khaldoun fait mine d’accepter, mais à peine quitte-t-il Tlemcen qu’il se réfugie auprès des Awlad Arif, qui intercèdent en sa faveur auprès du sultan de la contrée. Sa famille est aussi autorisée à le rejoindre. Il se retire alors dans la Qalaat Ibn Salama, dans l’Oranais actuel, pendant quatre ans, entre 1375 et 1379. Et c’est là qu’après tant d’aventures infructueuses il entreprend, de mars 1375 à novembre 1378, la rédaction de ses deux œuvres majeures, la Muqaddima et Kitab al-Ibar.

La retraite à Qalaat Ibn Salama sera cependant pour lui une halte provisoire. Ne pouvant rester longtemps en marge du monde et de la société, qui constituent la substance même de son œuvre, il décide de regagner Tunis, dans le but de « consulter les livres et les “archives” (dawâwîn), qui ne se trouvent que dans les grandes villes, afin de vérifier et de corriger les citations que j’avais dictées de mémoire ».


« À Tunis, patrie de mes pères, où se conservent leurs traces et leurs tombeaux »

Avant de retourner à Tunis, « patrie de mes pères, où s’élèvent leurs demeures, où se conservent leurs traces et leurs tombeaux », Ibn Khaldoun prend soin d’en obtenir l’autorisation d’Abou al-Abbas. C’est à ce souverain, qui a restauré la dynastie des Hafsides et avec lequel il eut maille à partir une décennie plus tôt, qu’il dédie vers 1381-1382 le premier exemplaire de Kitab al-Ibar. Dans sa ville natale, où il débarque en décembre 1378, il passe quatre années relativement paisibles, partagé entre l’enseignement et la composition de son œuvre, dont il offre le premier exemplaire, accompagné d’un long panégyrique, au sultan.

Mais les faveurs de ce dernier, conjuguées au succès de son enseignement auprès des étudiants, ne tardent pas à lui attirer la jalousie de nombreux ennemis. L’imam de la Grande Mosquée et grand mufti malékite du royaume, Mohamed Ibn Arafa, forme une cabale contre celui qu’il considère comme un redoutable rival et cherche à le discréditer aux yeux du souverain. Ibn Khaldoun se résout à s’exiler de nouveau. Autorisé par le sultan à faire le pèlerinage à La Mecque, il s’embarque pour Alexandrie, le 24 octobre 1382, sans se douter peut-être qu’il ne reviendrait plus jamais dans sa patrie.

Au cours des dernières vingt-quatre années de sa vie passées en Égypte, il ne cessera jamais de travailler à sa monumentale histoire universelle, lui apportant corrections et augmentations, et en livrant de temps à autre au public des versions successives.


« Le Caire : métropole du monde, jardin de l’univers... »

Ibn Khaldoun débarque « après quarante jours de navigation à Alexandrie, à la fête de la rupture du jeûne de l’an 784 [de l’Hégire, octobre 1382], dix jours après l’avènement du roi Al-Zahir, qui avait écarté du trône les Banou Qalâwun ». Un mois plus tard, il part pour Le Caire.

Le savant passe à peine quelques jours dans la ville que des étudiants en grand nombre viennent lui demander de donner des leçons. Ils affluent à ses cours à la Grande Mosquée d’Al-Azhar. Le souverain d’Égypte, qui connaît le caractère versatile de son hôte, prend soin de le tenir à l’écart de la vie politique. Le savant évite lui-même de trop se mêler aux affaires du pays. Son attitude prudente ne tarde pas à donner ses fruits : ainsi, dès 1384, il est nommé grand cadi malékite et professeur à la madrasa Qamhiyya. Il fait aussi des démarches pour faire venir sa famille de Tunis, où elle était retenue par le sultan hafside en gage du retour du savant auprès de lui. Mais un terrible malheur l’attend : le navire ramenant sa femme et ses enfants est englouti dans une tempête au large d’Alexandrie, et avec lui, tous ses biens. La catastrophe, survenue en 1385, l’ébranle profondément.

Ibn Khaldoun trouve une compensation dans l’exercice intransigeant de ses fonctions juridiques. Il se fait, au passage, quelques ennemis. Furieux de voir confier l’une des plus importantes fonctions de l’État à un « étranger », ces derniers rivalisent d’intrigues pour le discréditer aux yeux du souverain. Ils ne tardent pas à atteindre leur but. En juin 1385, le Tunisois démissionne de son poste de cadi et se voit confier la fonction de conférencier à la madrasa Al-Zahiriya, nouvellement construite.

En 1387, il entreprend le pèlerinage de La Mecque. À son retour, un an plus tard, il se voit confier la chaire du hadith à la madrasa Sarghatmish. En 1389, il est placé à la tête de la khanaqa de Baybars, le plus important couvent soufi d’Égypte, avant d’être destitué un an après, victime de nouvelles intrigues de palais. En mai 1399, il est de nouveau nommé grand cadi malékite. Après la mort du souverain Al-Zahir, remplacé par son fils aîné Faraj, il se rend à Jérusalem, avec ce dernier.

À son retour au Caire, une nouvelle surprise l’attend : il est démis de ses fonctions. Sa carrière ne s’achèvera pas pour autant par une vieillesse tranquille et sans histoire, consacrée à l’enseignement et à la rédaction de son œuvre majeure. En effet, le sultan Faraj, qui vole au secours de Damas menacée par Tamerlan, lui demande de se joindre à son expédition. Il s’y résigne.


« Tamerlan expropria les gens de la ville et leur arracha d’immenses richesses... »

Aussitôt arrivé à Damas, Ibn Khaldoun est abandonné dans la ville assiégée, le sultan d’Égypte étant rentré précipitamment dans son pays, craignant un complot ourdi en son absence. L’historien a une première entrevue avec Tamerlan, le 10 janvier 1401, sous les murs de Damas, sans pouvoir obtenir du conquérant qu’il épargne la ville. Lors de leur dernière rencontre, le 26 février, le savant demande au chef mongol la permission de retourner au Caire. Le 27 février, après lui avoir remis une description du Maghreb rédigée à sa demande, et lui avoir fait cadeau de... sa mule, il reprend la route du Caire. Il arrive dans la capitale égyptienne le 17 mars 1401, le jour même de l’incendie de Damas, n’ayant donc pas assisté aux horreurs qui ont accompagné la prise et le pillage de la ville.

Au Caire, où il est accueilli plutôt chaleureusement malgré son attitude compromettante vis-à-vis du chef mongol, Ibn Khaldoun ne tarde pas à être nommé pour la troisième fois cadi en avril 1401, puis révoqué en décembre de la même année, avant d’être rappelé à ses fonctions deux mois plus tard, puis révoqué de nouveau, en septembre 1403, de nouveau nommé au même poste en février 1405 et de nouveau démis trois mois plus tard…

En février 1406, il est nommé grand cadi pour la sixième et dernière fois, quelques semaines avant sa mort, survenue le 17 mars 1406, à l’âge de 74 ans. « Il a été enterré dans les cimetières de soufis hors du Bab al-Nasr [une des anciennes portes du Caire] », écrit Ibn Hajar al-Askelani, qui fut son contemporain. Mais, depuis, on a perdu toute idée de l’emplacement de sa tombe.

Dans les dernières années de sa vie, le « génial intriguant », pour reprendre l’expression de Jacques Berque, devenu un vieux magistrat en un pays qui lui restait malgré tout étranger, se sentait quelque peu désarmé devant ses adversaires et se consolait en se justifiant, avec des accents de sincérité émouvants, devant les futurs lecteurs de son Taarîf, que l’on peut lire comme l’historique d’une longue suite d’échecs.



Sources

- Le Voyage d’Occident et d’Orient, traduit de l’arabe et présenté par Abdesselam Cheddadi, éd. Sindbad, Paris, 1980, 332 pages.

- Ibn Khaldun et l’Histoire, de Mohamed Talbi, éd. Cartaginoiseries, Tunis, 2006, 110 pages.
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